En 1994, dès l'annonce de son arrivée sur Super Nintendo, le RPG Chrono Trigger fleurait déjà bon le "must have". Un projet de Squaresoft avec Akira Toriyama (Monsieur Dr Slump et Dragon Ball) au character design. Sur le papier, ça claquait déjà. Vinrent les previews et les tests dans les magazines dédiés. Les screenshots étaient magnifiques, les textes dithyrambiques. La moyenne tournait autour de 9,5/10.
Malheureusement à cette époque les jeux de rôle n'étaient pas censés intéresser les joueurs du continent portant le même nom qu'une ex de Zeus. Ainsi, seuls quatre softs de ce type arrivèrent en Europe, le piteux Mystic Quest, l'excellent Secret of Mana, et les bons Secret of Evermore et Illusion of Time. Mais seuls les Nippons et les Américains eurent droit à la cartouche Chrono Trigger chez leur revendeur le plus proche. Pour les autres, c'était soit la boutique d'import, soit se faire à l'idée que Chrono Trigger resterait inaccessible.
Mais l'émulation arriva. Délivrance numérique. Mieux que ça, des équipes de traducteurs proposèrent des patches pour découvrir tous ces jeux dans la langue de Rostand. Ainsi, 10 ans après on redécouvrait la 2D, la musique par chipset Sony SPC7000 8 bits et surtout des jeux, made in Squaresoft comme Final fantasy VI, Romancing Saga 3 et... Chrono Trigger.

La carte du monde
(© Square Enix)
Pour éviter de spoiler l'intrigue, soyons concis, Crono, sorte de punk de 16 ans aux cheveux rouges, se réveille dans sa petite maison du village de Turce. Après un rapide échange avec sa mère, il file à la Fête du millénaire qui célèbre la victoire des Humains contre Magus, 400 ans auparavant. Sur son chemin il est bousculé par Marle, une jeune fille en quête d'aventures. Elle porte autour du cou un pendentif bien étrange. Ensemble, ils rejoignent Lucca, la meilleure amie de Crono, pour voir sa nouvelle invention, un téléporteur. La rencontre du pendentif de Marle et de l'invention de Lucca provoque une faille temporelle... Tada ! Crono de jeune homme devient héros et il doit sauver le futur de la planète de Lavos, monstre souterrain multimillénaire qui rêve de conquérir le monde. Et surtout de le détruire.
Du Squaresoft pur jus, peut-être un peu trop, le coup du héros qui se réveille, rencontre des adjuvants, puis subit l'élément perturbateur, on connaît.
Cependant la spécificité de CT réside dans la possibilité de voyager dans le temps à différentes époques, de la Préhistoire, au Moyen Age, de l'Ere glacière au Futur jusqu'à la Fin des temps, lieu suspendu, convergence de toutes les époques qui permet de voyager à volonté et de voir les conséquences de ses actes. Ces possibilités permettent au scénario de gagner en intérêt et de construire des intrigues alambiquées et passionnantes. Remarquez aussi, le thème du voyage dans le temps, bah on connaît...

La Fin des temps
(© Square Enix)
Mais bon, il n'empêche qu'ici il est rudement bien mené, les destinées d'entrecroisent de façon limpide, les personnages sont attachants et animés d'une vraie flamme. En plus de Crono, Marle et Lucca, ils seront trois, rencontrés lors des divers voyages temporels, à rejoindre l'équipe. Ayala (Préhistoire), Frog (Moyen-Age), Robo (Futur) et un dernier, optionnel. J'en tairai le nom tellement il semble aussi peu probable qu'un retour de Michel Platini dans le Onze français. De plus, tous ont une storyline élaborée et des lignes de textes propres. La profondeur est au rendez-vous, la volonté de refaire chaque passage avec des persos différents pour découvrir de nouveaux dialogues aussi.
L'histoire, dense, est portée par des graphismes superbes, dans un style très manga, (normal avec Toriyama san au charadesign). La console carbure à fond, les bosses peuvent être gigantesque, les magies se déploient sur tout l'écran, les décors touchent au sublime (la scène du procès à se damner). La palette de couleurs est utilisée de manière souvent judicieuse et toujours chatoyante avec effets spéciaux de rigueur (transparence, zoom, etc.). L'animation, elle, est un modèle de fluidité. La Snes donne tout ce qu'elle a dans le ventre, pour le plaisir des mirettes.

La scène culte du procès
(© Square Enix)
Dans Chrono Trigger, on en prend plein la vue et aussi plein les oreilles. La bande son signée par Yasunori Mitsuda (épaulé par l'immense Nobuo Uematsu) est une des meilleures jamais composées pour un jeu, toutes générations confondues. Un torrent de sensations accompagne les harmonies travaillées et les mélodies délicates ou épiques, supportées par des instruments divinement synthétisés. On dodelinera de la tête sur le thème enjoué de Robo, on se préparera au combat en écoutant celui de Frog, on se laissera porter par le mystère cristallin de Schala's theme. Enfin, on gardera longtemps en mémoire le thème général de Chrono Trigger. Inoubliable.
Un autre des points forts du jeu réside dans le déroulement des combats. Squaresoft a opté pour la mixité avec un système entre Secret of Mana et Final Fantasy. Ainsi, les ennemis sont visibles à l'écran et il est possible de les éviter si la topologie du terrain le permet (comme dans Secret of Mana), cependant les combats se déroulent au tour par tour, pour que le joueur puisse davantage se la jouer tacticien (comme dans la saga Final Fantasy). Et de la tactique, il y en a, car outre les traditionnelles attaques, magies et objets, il est possible d'avoir recours au "Tecs", techniques spéciales combinant les talents des 2 ou 3 personnages de l'équipe. Stratégique à souhait et redoutable bien utilisé.
Seule tâche sur cette toile de maître, une durée de vie relativement faible pour un jeu de ce type (une vingtaine d'heures pour en faire le tour complet), cependant Chrono Trigger jouit d'un fort quotient de "rejouabilité" grâce à des quêtes secondaires, à un mode "+" permettant de garder son niveau ainsi que tout ses objets lors d'une autre partie, et à 11 fins différentes. Plus que correct.
10 ans après, en (re)jouant à Chrono Trigger on comprend pourquoi les rédacteurs des magazines stars de l'époque 90/95 comme Player One ou Joypad utilisaient les procédés stylistiques les plus fous dans leurs piges. Ce soft appartient à la catégorie des jeux tout simplement extatique, propices à la combustion spontanée de la plume ou du traitement de texte. Comment rester de marbre face à un tel monument ? Sans tomber dans le pathos du oldies has-been, même sans le voile de la nostalgie facile, Chrono Trigger mérite objectivement son statut de chef d'oeuvre du jeu de rôle ludo-numérique. Richesses absolues sur la forme comme sur le fond. Un "must play".
Chrono Trigger a engendré deux suites, Radical Dreamers (un rpg texte sur Snes) et Chrono Cross (Psx). Le jeu a aussi connu une réédition en 1999 sur Playstation.
JC []

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