Ceux qui ont grandi avec les point'n'click de LucasArt, aussi légendaires que les vieux Indiana Jones ou Day of the tentacle, ont sûrement encore des réminiscences d'un autre personnage vidéo-ludique déjanté né dans les années 90 : Guybrush Threepwood (auto-proclamé « Mighty Pirate ! TM » / « Pirate puissant ! »). Héros de la franchise des Monkey Island, jusqu'alors composée de quatre jeux qui ont traversé deux décennies et sensiblement changé de visage aux gré des progrès de la technologie, le "valeureux" flibustier n'en demeure pas moins un des personnages les plus attachants et amusants des jeux d'aventure du genre. Après neuf années de vacances, le voilà de retour à travers une intrigue palpitante, ponctuée de petits ingrédients fidèles aux prédécesseurs, mais également de nouveautés, de détournements et de twists qui surprendront les amoureux de la série.
Ce cinquième opus, Tales of Monkey Island, est plus précisément subdivisé en cinq chapitres, pour chacun quasiment aussi riches qu'un jeu entier. Chaque chapitre représente une étape, un lieu, une situation et une quête différentes, s'apparentant aux unités changeantes des divers actes d'une pièce de théâtre. Les différentes parties étant diffusées en ligne successivement selon un calendrier échelonné depuis juillet 2009, la version intégrale du jeu a donc été disponible en décembre dernier. Voici donc les cinq aventures que racontent les « Contes de l'Ile aux Singes » (dont les titres ont été traduits approximativement par mes soins) :
- Chapitre 1 : Launch of the Screaming Narwhal (« L'affrètement du Narval Hurlant »)
- Chapitre 2 : The Siege of Spinner Cay (« L'assiègement de l'archipel de la Cuiller »)
- Chapitre 3 : Lair of the Leviathan (« Le repaire du Leviathan »)
- Chapitre 4 : The Trial and Execution of Guybrush Threepwood (« Le procès et l'exécution de Guybrush Threepwwod »)
- Chapitre 5 : Rise of the Pirate God («Ascension du Dieu Pirate »)

Quelques années après la précédente aventure, Escape from Monkey Island, le démoniaque pirate-zombie LeChuck fait à nouveau des siennes : il a enlevé Elaine Marley-Threepwood, gouverneur de l'île de Mélée, mais surtout l'impétueuse épouse de notre « pirate puissant » des Caraïbes, Guybrush Threepwood. En tentant de secourir sa douce, celui-ci se retrouve accidentellement infecté par une malédiction vaudou très contagieuse : la « Vérole de LeChuck », qui transforme les humains en... zombies. Aidé ou freiné tout au long des chapitres par des personnages souvent déjà croisés précédemment, Guybrush devra successivement aborder un nouveau navire, le Screaming Narwal (le « Narval Hurlant ») ; partir en quête d'une éponge « géante » pour tenter d'enrayer la malédiction ; s'acoquiner avec des sirènes et un lamantin gigantesque ; échapper au système judiciaire quelque peu « irrationnel » du milieu pirate ; et enfin faire du yoyo entre la vie et le mort pour enfin venir à bout du plus vicieux des ennemis.

Fidèle à l'humour qui infuse sa marque de fabrique à la franchise mais aussi à beaucoup de jeux initiés par LucasArt (on pense à Day of the Tentacle ou Sam and Max), Tales of Monkey Island est encore une fois hanté par un ton résolument absurde et parfois politiquement incorrect. Pareillement aux autres opus, les références à d'autres jeux, films, livres sont également légion, ainsi que les légendaires anachronismes qui rendent la saga de Monkey Island aussi immersive que drôle. Comme ce fut le cas pour le précédent périple, le jeu est entièrement en 3D. Mais là où la jouabilité demeurait parfois laborieuse à l'époque (c'était en 2000), ici Guybrush se dirige de manière plutôt intuitive, bien qu'assez étrangement avec les touches du clavier, ou la souris utilisée quasiment comme une manette (pourquoi pas le simple clic sur un lieu pour s'y diriger, comme d'habitude ? Le portage sur WII n'y est certainement pas étranger). Dans un premier temps, on craint justement d'être lassé par cette maniabilité au clavier (car on l'est assez vite par celle à la souris), mais on finit rapidement par s'habituer et en général par l'oublier. Excepté dans les moments où les trajets à rallonge exigent d'avoir le doigt constamment rivé sur une touche. On regrettera d'ailleurs le manque de raccourcis dans les déplacements, malgré un soin particulier accordé aux cartes et plans qui en facilitent seulement certains mais malheureusement pas tous. Ajoutons que l'on ne peut faire courir Guybrush qu'en de trop rares occasions : par un double clic, mais uniquement lorsqu'une direction est clairement indiquée dans le tableau, ce qui n'est pas toujours le cas, hélas.

Beaucoup plus aboutis que les personnages 3D d'Escape from Monkey Island, le millésime aidant, ceux de Tales of Monkey Island reviennent avec bonheur vers le graphisme rondouillard du délicieux Curse of Monkey Island (le volume 3), qui avait lui-même tranché avec le visuel d'origine par une 2D très cartoonesque. On apprécie par ailleurs le travail vraiment sympathique réalisé sur l'ensemble des personnages, de Guybrush et ses expressions faciales débridées (notamment sur le concours de grimaces) à Lady Voodoo et ses voluptueuses formes, en passant bien sûr par un LeChuck entièrement revisité (et quelque soit la situation, toujours attachant lui aussi). Et derrière ces avatars charmants, les personnalités sont également cuisinées aux petits oignons. Le scientifique farfelu de service, aka le Marquis de Singe, arbore un arrivisme sans concession et un accent français effroyable (NDR : le jeu est pour l'instant disponible uniquement en anglais). Les différents pirates qui sillonnent notre parcours nous gratifient pour la plupart de raisonnements consciencieusement stupides. Les deux figures féminines ne sont pas en reste, et s'opposent hargneusement (face à Threepwood) en bouclant un délicieux triangle amoureux : la bouillonnante Elaine d'un côté, et une nouvelle venue, à la fois douce et insolente, Morgan Le Flay, chasseuse de prime de son état. Citons également pêle mêle des personnages plus secondaires mais hauts en couleurs eux aussi : Galeb et ses délires mythomanes, le petit singe électromagnétique Jacques, le chaleureux capitaine Winslow, mais aussi et surtout les personnages récurrents de la franchise qui répondent ici présents : Stan le commercial sans scrupule et sa veste à carreaux stroboscopique, le cynique crâne Murray qui sert efficacement notre intrigue...
Côté décor, nos aventures prennent place dans un univers en 3D très semblable à celui du quatrième épisode de la saga. Toujours ces nuages joufflus en escargots qui s'étirent dans le ciel, ces navires majestueux où l'on meurt d'envie de prendre place, une jungle labyrinthique à la fois mystérieuse et accueillante, les docks de Flotsam Island que l'on finit par connaître comme sa poche. Cette fois-ci, les textures sont évidemment plus fines, les couleurs et les lumières très dépaysantes. Le cadre est d'autant plus travaillé qu'il contribue à l'intrigue : on pourra évoluer notamment dans deux facettes de Flotsam Island : de jour et de nuit... ce qui crée quasiment deux lieux distincts, tant l'ambiance diffère. Si l'on aime s'y perdre, on remarquera le soin apporté aux petits détails, le design raffiné et fantaisiste des cartes et plans, les petits objets parsemés ça et là, certains gratuitement, d'autres à dessein.

Composés chacun comme un véritable jeu à part entière (sortis à un mois d'intervalle les uns des autres, il fallait donc créer l'attente sans laisser le joueur sur sa faim) les différents chapitres présentent chacun une intrigue et une quête transversales, tout en étant ponctués de petites énigmes et mini-jeux permettant de les accomplir. Là-dessus, les scénaristes régalent abondamment le joueur friand de mystères improbables, à coup de concours absurdes et ludiques, de ramassages et d'associations d'objets à foison, le tout sans contourner un sens de la logique imparable... bien que souvent loufoque. Ainsi, nous retrouvons par exemple l'esprit des fameux combats d'insultes des premiers opus, dans le dialogue entremetteur qu'engage Guybrush avec une Madame Lamantin, où il faut allier joutes dragueuses et formules touristiques. Ou encore, savoir récolter au bon endroit un panel savoureux de distorsions faciales afin de gagner le concours de grimaces. On est amené à plusieurs reprises à remplir une sorte de « liste de courses » (pour le Festin et le Régime de la « Esponja Grande » notamment), en faisant bien sûr chauffer son sens de la déduction, de la mémoire et de l'analogie. La difficulté générale saura satisfaire un public très large : parfois très simples, parfois plus tortueuses (voire capillotractées) la plupart des énigmes demande un sens de l'observation et une patience raisonnables, mais la plupart du temps se résout sans qu'on ait le temps de se lasser. Les concepteurs ont d'ailleurs tablé sur une forme d'équilibre vraiment agréable, en alternant des rythmes différents entre cinématiques, énigmes, quêtes et dialogues, rendant la totalité du titre (tous chapitres confondus) à la fois riche et divertissant. Par ailleurs, les scénaristes ne ménagent pas les joueurs au niveau des surprises : loin des cliffhangers traditionnels, vous serez certainement très étonnés de voir survenir certains événements, ou poindre certains personnages là où vous ne vous y attendiez pas, et tels que vous ne l'imaginiez pas. Mais même lorsque l'on sent éclore une certaine tension dramatique dans un univers qui n'en est pas coutumier, l'humour exalté de la franchise revient secouer le tout. L'ensemble des cinq chapitres suit son cours presque de manière indépendante, mais au fur et à mesure que l'on avance, les intrigues viennent éclairer des points questionnés non seulement dans les chapitres précédents, mais également dans les jeux précédents.

Pour ce qui est de la durée de vie, on peut décemment dire que le jeu est une réussite : si l'on part du principe que les cinq chapitres sont parus à un mois d'intervalle, le jeu en vaut définitivement la chandelle, tant il est constant au niveau matière, esprit et difficulté. Chaque chapitre étant bouclé sur une durée oscillant entre 5 et 8 heures de jeu (le pic de longévité étant atteint par le chapitre 4), la totalité de l'aventure réserve donc une bonne trentaine d'heures de divertissement. On pourrait éventuellement ressentir quelques longueurs (notamment via certaines énigmes qui demandent beaucoup d'étapes intermédiaires) si l'on s'adonne aux cinq chapitres d'affilée sans reprendre son souffle, mais si l'on adopte le rythme de croisière original (à savoir : un par mois, ou si du moins l'on prend son temps), le jeu est une réjouissante et luxuriante promenade de santé en compagnie de Guybrush.
Tant attendues par les mutliples fans de la première heure, les nouvelles aventures de Guybrush Threepwood ne les décevront pas. Tout a été travaillé avec soin, des graphismes chatoyants à l'humour décapant si cher à la franchise. Le plaisir de retrouver notre « Mighty Pirate TM » est décuplé par celui de retrouver d'autres têtes connues et d'avoir quelques explications sur les personnalités et événements passés. Pour l'instant uniquement disponible en ligne, on espère voir débarquer très vite une version « physique »... et pourquoi pas de nouveaux rebondissements. Bien que très honorable, la chute de Tales Of Monkey Island laisse planer cependant quelques interrogations, notamment sur le devenir de certains personnages. Ouverture vers de prochaines péripéties ? On peut se permettre de trépigner d'impatience, si la qualité reste aussi constante.
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