Durant l'automne 2002, le vaste monde du RPG est bercé par un souffle nouveau. Le groupuscule lyonnais Arkane, poussé par la volonté de transcender le genre, vient de mettre en lumière son chef d'oeuvre. Virtuosité originale et réfléchie, esthétisme méticuleusement soigné, vue à la première personne fluide, verbe épique non dénué d'humour, il est un rêve vécu jusqu'au bout et devenu finalement réalité. Son appellation, Arx Fatalis, et sa bienheureuse existence sont sur le point de secouer la convention des habitudes.
Mon nom est personne
Tombé des nues en petit culotte (pudeur oblige) sur les pierres glaciales d'un sinistre endroit, vous êtes Am Shagar, celui qui n'a pas de nom et accessoirement, l'amnésique de service.

Cet avatar au physique peu gracieux possède cependant de beaux attributs principaux (force, mental, dextérité et constitution) et diverses compétences intéressantes (furtivité, mécanique, intuition, lien psychique, défense, magie...) qui font sa particularité. Chaque niveau atteint vous apportera son lot de points à distribuer pour affiner le personnage suivant votre philosophie de jeu. En attendant de choisir d'être maître de combat au corps à corps ou à distance, crocheteur de serrures et pickpocket de talents, spécialiste du négoce ou expert en maniement de la magie, vous vous retrouvez comme une quiche posée sur l'échiquier d'un monde bien oppressant.
D'après les renseignements glanés, votre Am Shagar devait servir de casse-croûte sacrificiel à un certain Akbaa, sombre divinité en passe de soumettre à sa volonté les gens d'Exosta, la planète où vous avez atterri. Ancien criminel ou pauvre bougre, Am Shagar pourrait également être un membre de la Guilde des Voyageurs, organisation humaine supra entraînée et secrète censée servir de relais entre la région souterraine d'Arx et les autres secteurs enterrés de la planète... Région souterraine ? Secteurs enterrés ?
Bé oui ! Suite à l'extinction mystérieuse du Soleil, les créatures plus ou moins sympathiques qui vivaient à la surface ont dû s'allier pour déménager dans les anciennes mines des Nains afin de survivre à l'ère de glaciation. Evidemment, maintenant que tout le monde est sain et sauf, les tensions émergent à nouveau et c'est au milieu de l'animosité et des manigances que vous devrez recomposer le puzzle de votre identité.
Voyage au centre d'Exosta
La perspective de jouer dans un environnement 3D exclusivement souterrain ne ravira pas les amoureux de grands espaces. Claustrophobes, s'abstenir ! Par contre, archéologues en herbe et amateurs de spéléologie, bienvenue en ces terres suffocantes.
Après un court passage dans les geôles infectes des Gobelins, le parcours se divise en plusieurs niveaux suffisamment différents et grands les uns des autres pour vous en mettre plein la vue. Des gigantesques voûtes rocheuses des premières cavernes conduisant vers le ciel sans soleil au plus profond de la terre d'Exosta où les vestiges d'une civilisation oubliée a osé flirter avec le magma bouillonnant de vie, vous serez amenés à traverser des kilomètres de couloirs sinueux et étroits, de galeries profondes et obscures, de catacombes hantées par d'anciens héros et les divers royaumes de chaque race d'Arx.

Au cours de ce périple, n'oubliez pas pioche et pelle dans votre bagage car l'interaction avec le décor a été intégrée avec intelligence. Un passage obstrué à dégager, une pépite d'or à décrocher, un trou à creuser pour récupérer un trésor. Allumer les torches murales pour y voir plus clair ou, au contraire, prononcer la formule magique (ou jeter une fiole d'eau) pour toutes les éteindre afin de profiter du manteau furtif de l'obscurité. Passer par les artères principales, activer les portails de téléportation ou choisir de couper par les nombreux passages secrets que votre intuition plus ou moins étendue vous aura signalés. Les architectes de ce monde complexe ont pensé au moindre détail pour rendre leur enceinte la plus attractive possible.
Textures et modélisations sont superbes, variées et non-uniformes. Les traces de sang sur les murs aux sales pierres apparentes, les toiles d'araignées séculaires, les moisissures, la crasse et les nombreux détritus éparpillés un peu partout des secteurs malfamés flirtent avec la magnificence gothique, médiévale et magique des bâtisses appartenant aux créatures intellectuellement plus évoluées. Les effets de lumières sont impeccables, tout comme les illustrations sonores, très réalistes entre pas résonnants, cris lointains, courants d'air ou chute de pierres. L'esbroufe habituelle des musiques tonitruantes et rébarbatives a été mise de côté, renforçant ainsi l'immersion. Au bout d'un moment, on oublierait presque être dans une réalité virtuelle.
Mangeaille et breuvage à foison
Am Shagar a beau être un être d'exception qui ne craint pas de se balader nu-pieds dans les passages glacés d'Arx, il n'en reste pas moins un simple mortel dépendant de son estomac. Aussi, lorsqu'il vous signalera avoir un petit creux, ne faites pas la sourde oreille et répondez à sa quémande en remplissant sa panse avant que les entrailles de la faim ne le mènent au trépas.

Surprenant au début, vous en viendrez vite à pester contre cet appétit d'Ogre qui se manifeste au moindre effort, donc très souvent ! Heureusement, la nourriture est légion. Et si elle vient à manquer, la toque du chef enfoncée sur la tête, c'est à vous qu'il incombera de préparer la tambouille auprès d'un bon feu de bois. Le menu est non seulement varié mais aussi économique : légumes ramassés dans le jardin du voisin (quelle honte !), poisson frais péché à la canne dans unes des rivières souterraines, poulet flambé à la boule de feu de mage, entrecôte de rat zigouillé dans les caves, et en dessert, une bonne tarte aux pommes confectionnée entièrement avec vos petites menottes, de la pâte malaxée à la cuisson !
Côté rafraîchissement, outre les bienfaits de l'eau minérale et les tonneaux de vin (à consommer avec modération), si la cueillette aux plantes ne vous rebute pas, sachez qu'en broyant dans un mortier, nénuphar, fougère ou autres fleurs spécifiques d'Arx, les poudres respectives produites, une fois distillées, donneront de formidables potions en tout genre, du remontant énergétique au toujours très pratique poison, utilisable aussi bien en expérimentation culinaire que sur une lame déjà bien affûtée. Mais qui aurez l'idée perfide d'empoisonner ses armes pour les rendre plus meurtrières ? Pas vous, hein ?
Lagardère et la forge aux idées
Incarner Robuchon ou se prendre pour Panoramix, c'est sympa cinq minutes, mais ce n'est pas suffisant pour survivre dans ce monde de brutes où sortir sans une arme est un signe de dégénérescence mentale incurable. Evidemment, si les affrontements frontaux ne sont pas dans vos manières, une compétence en furtivité élevée vous permettra de passer sous le nez de vos adversaires ou de les surprendre par derrière en leur infligeant de cruels dégâts.

Sentir une crosse dans la main, c'est un plaisir qui ne se refuse pas, surtout dans Arx Fatalis. Viendra donc le moment de choisir vos outils de prédilection parmi les haches, épées, sabres, arcs, boucliers et plastrons, mais avant, le début de la partie vous imposera le maniement de l'os du tibia sur un pauvre petit Gobelin sans défense. Coup de taille, d'estoc, contendant, enchaînement aléatoire, les options d'attaque sont tributaires de votre position face à l'adversaire au moment où vous armez pour frapper. Les dégâts étant localisés et chaque ennemi rencontré ayant sa petite faiblesse, il est bon de savoir manier son arme avec adresse. Un indicateur de puissance d'attaque, soumis à votre pression plus ou moins longue sur le bouton de souris, vous indique également la force de votre assaut.
Cependant, prenez garde ! A trop vouloir faire du rendre dedans, l'armement devient poussière ! Il ne vous restera plus que vos poings ou le mobilier à jeter au visage de votre opposant. Pensez donc aux services d'un forgeron pour éviter de perdre votre équipement chéri. Sinon, avec une bonne compétence manuelle, vous pourrez toujours épargner votre bourse et rafistoler par vous-même votre attirail. Et pourquoi pas fabriquer votre propre sabre à partir de divers alliages récoltés avec votre pioche dans les mines ? Hé oui ! Explorer Arx Fatalis, c'est acquérir de l'indépendance tout en apprenant la dureté du travail manuel.
Dessinez, c'est gagné !
Que votre personnage appartienne à la classe du guerrier, du voleur ou du touriste intermittent, la magie d'Edurneum lui sera accessible.
La pratique de cette sorcellerie bénéficie d'un système unique. D'abord, son apprentissage théorique se fait par l'intermédiaire de runes que vous devrez trouver et ajouter à votre livre de quête. Elles sont au nombre de vingt et correspondent chacune à un symbole particulier. Mais une rune toute seule ne vous servira à rien. Ce n'est qu'en combinant certaines d'entre elles (et de diverses façons ) que les sorts prendront forme. Par exemple, Aam (symbole de la création) et Yok (symbole du feu) seront les deux premières runes que vous associerez pour produire le soupir magique, étincelle capable d'allumer tout matériel inflammable. Pour se faire, en maintenant enfoncée la touche Ctrl, votre écran se transforme en une sorte de palette graphique où le curseur de la souris prend l'apparence d'un pentacle et vous permet de dessiner ces deux symboles, l'un derrière l'autre. Du premier coup ou après plusieurs essais, lorsque votre dessin est conforme au symbole à reproduire, il est validé par une voix caverneuse nommant la rune correspondante. Il vous suffit alors de tracer le symbole de la rune suivante pour achever correctement le sort. Pas de panique ! Vous n'avez pas besoin d'être un dessinateur confirmé pour profiter de la magie d'Edurneum car les symboles à tracer sont relativement simples et rectilignes.

Le système n'a rien d'évident en début de partie et ne comptez pas avoir le temps d'esquisser votre magie en plein combat. Mais vous pourrez mémoriser trois sorts pour les lancer à tout moment via les raccourcis du clavier, entièrement paramétrables. Entre deux et quatre runes sont associables. Plus les compétences magiques de votre Am Shagar sont élevées, plus facile sera votre accès à la cinquantaine de sorts étalonnée sur dix niveaux de puissance, du simple charme de soin à l'invocation démoniaque, en passant par la lévitation (indispensable !). Si les principales combinaisons d'Arx Fatalis sont automatiquement définies et ajoutées à votre livre de magie, d'autres mystérieux arrangements aux effets incertains sont à découvrir...
Rire et châtiment
Bon... Se battre contre toutes sortes de créatures, parcourir des kilomètres à pied, se bousiller les yeux dans l'obscurité à la recherche d'une sortie, faire la cuisine, concocter ses potions, réparer son équipement, tracer des symboles magiques, se casser la tête sur les quelques énigmes, tout ça dans un environnement très hostile, cela fait beaucoup de chose, ce n'est pas de tout repos et j'entends déjà votre esprit se tourner vers le préjugé : mais faut avoir un bac + 10 en jeux vidéo pour s'intéresser à ce truc !? Je serais tenté de vous répondre qu'effectivement, si vous n'avez pas d'expériences dans le domaine, Arx Fatalis risque de vous dérouter car sa prise en main n'est pas toujours évidente, rappelant un peu les complexités d'un Morrowind ou d'un Deus Ex (il y a pire comme référence^^).

Il est d'ailleurs étonnant de constaté que dans sa version pc, le jeu n'a pas été interdit au moins de 12 ans. Pourtant, la violence est l'un des moteurs de l'aventure. Salles de tortures, couloirs maculés de chair poisseuse, une tête tranchée par-ci, des restes en décompositions par-là, certaines ambiances ont réellement le potentiel de choquer la sensibilité des plus jeunes. Cela ne reste qu'un jeu et on n'atteint pas les horreurs d'un Doom3. Mais il convient de signaler le caractère parfois choquant d'Arx Fatalis qui, par la qualité de son réalisme et la pertinence des animations de ses personnages, reste une expérience impressionnante.
Et parallèlement à cela, il convient également de dire que les habitants d'Arx ont beaucoup d'humour et les situations rencontrées sont souvent très drôles. Résisterez-vous aux conversations complètement improbables de Gobelins ? Trouverez-vous le bon mot de passe pour ouvrir cette satanée porte de la Taverne du Cochon ? Saurez-vous assez agile pour provoquer une bagarre entre Champions à cause d'une assiette sale ? Et qui se cache derrière le poulet garou ? Le petit Poucet laisse-t-il des pièces d'or derrière lui ?
A la croisée des chemins
Faute aux dialogues et au scénario très linéaires, vous n'échapperez pas à votre destinée imposée par les démiurges d'Exosta. Néanmoins, les alternatives pour parvenir à votre fin programmée sont disponibles. Si vous entreprenez des actions positives envers une communauté, celle-ci deviendra reconnaissante. Au contraire, si vous décidez de rendre service au clan adverse, des tensions apparaîtront et votre neutralité ne sera plus qu'un vieux souvenir.

Au-delà des alliances, il vous sera également permis de résoudre les problèmes et énigmes de différentes façons, par la force, la fourberie ou la diplomatie, tout comme il vous sera possible de vous débarrasser d'un adversaire en imaginant le plus tordu des stratagèmes et affronter l'intelligence artificielle stupéfiante des créatures d'Arx qui donnent vraiment l'impression d'avoir une vie propre et des réactions malignes face à vos décisions. Tout ceci n'est pas sans créer de profonds dilemmes et se surprendre à tenter plusieurs actions pour un même résultat est une activité finalement bien prenante, témoignage du gros travail des concepteurs à ce niveau.
Toutefois, méfiez-vous des légendes qui se cachent derrière les options nombreuses autorisant tout et n'importe quoi et qui affirment que même en éliminant un personnage important du monde d'Arx, on peut sans problème continuer l'aventure. En effet, trop de liberté, tue la liberté. Et cet adage, je vous l'assure, risque de vous sauter au visage lorsque vous serez sottement bloqué en fin de parcours à cause d'un acte barbare commis longtemps avant et non sanctionné immédiatement sur le fait. Ce qui m'amène tout naturellement à évoquer les petits bugs dommageables de la version initiale d'Arx Fatalis comme l'ouverture foireuse d'un coffre, l'inefficacité d'une amulette intéressante, l'accès à une zone bloqué par un npc étrangement figé, l'impossibilité de terminer une quête annexe... Patcher le jeu après son installation devra donc être votre premier réflexe si vous ne voulez pas ajouter à la difficulté quelquefois corsée des énigmes déjà existantes ce genre de «problèmes supplémentaires» que vos neurones ne pourront malheureusement pas résoudre toutes seules.
Notre visite guidée s'achève sur un petit point noir mais il n'efface en rien les nombreuses qualités de ce titre hors norme, à la belle durée de vie et à l'histoire classique mais prenante. La richesse des environnements, les multiples actions à entreprendre, les personnalités et mouvements caractéristiques de chaque race et ce troublant sentiment d'avoir en face de soi de la répartie, charmeront sans doute ceux qui ne connaissent pas encore et aimeraient bien se risquer dans l'univers d'Arx. Quant aux autres, les mêmes qui, comme moi, ont été satisfaits du boulot abattu par les petits français de chez Arkane (actuellement en chantier sur le très attendu Dark Messiah), qu'ils n'oublient pas que la passion constructive et partagée est toujours à la source des meilleures expériences ludiques.
Sur ce propos plein de discernement (hic!), je retourne à mes fourneaux car la recette des Ciambels gobelins au vin n'attend plus que mes talents de cuistot...
gyzmo []

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