Il fait nuit noire. Une pluie diluvienne s'abat sur le sol de la cour, où les seules choses que moi, Kyoya, je puisse discerner sont une camionnette, un préfabriqué...et un policier grisâtre secoués de spasmes, le visage déformé par un rictus abominable, qui balaye la cour avec le faisceau lumineux de sa lampe torche dans l'espoir de m'apercevoir et de m'envoyer une balle avec son revolver. Mais le pire, c'est qu'il n'est pas silencieux. Oh non, il crie. Sa voix a quelque chose d'anormal, comme si il était enroué, mais en pire. Peut-être a-t-il choppé un sale rhume...
Pourtant, je ne crois pas qu'il soit malade. Non, je crois que c'est un shibito. C'est écrit dans la notice du jeu. Et les shibitos, il ne faut pas, mais alors vraiment pas croiser leur route, parce que, à ce qu'il paraît, ils sont agressifs. J'essaie tant bien que mal de me faufiler dans le préfabriqué. Les clés de la camionnette traînent nonchalamment sur la table, je m'en saisi sans attendre et sors du bâtiment, juste le temps de monter dans le véhicule.
Repéré ! Une balle siffle à mes oreilles en dessinant une toile d'araignée sur le verre du pare-brise en le traversant. Je démarre sans attendre et fonce sur le policier, qui finit -à contre-coeur- par passer sous le véhicule. C'est à ce moment que j'ai la mauvaise idée d'aller constater les effets d'une camionnette de plusieurs tonnes sur le corps d'un shibito. Force est de constater qu'il y en a peu, puisse qu'à peine le dos tourné, il s'est déjà remis debout et pointe son arme sur moi. Je vais volte-face pour mieux appréhender la situation.
Une idée un peu saugrenue me vient alors à l'esprit : lorsqu'une balle de revolver rencontre un corps d'étudiant, le sus-cité corps est projeté en arrière alors qu'il essaie de pousser un cri de désespoir. Eh bien c'est à peu près ce qui m'est arrivé lorsque l'agent m'a tiré dessus. Après une dégringolade le long d'un talus, j'ai fini dans une rivière de sang, perdu connaissance, et, contre ma volonté, j'en suis mort...Ce n'est qu'une heure plus tard que je me relève, le t-shirt marqué au niveau de la poitrine par une tache de sang et un petit trou aux bords brûlés.
Vous l'aurez constaté, dans ce jeu, l'ambiance est réussie. Mais les défauts sont nombreux, et c'est la première chose que l'on peut constater en commençant Forbidden Siren. Le premier des défauts, l'ergonomie générale du titre, est sans doute le pire. Les actions sont toutes réalisables via un menu contextuel. En gros, vous devez, pour faire quelque chose, ouvrir un menu qui vous dira ce qu'il est possible de faire ou vous êtes et avec ce que vous avez. Je reprend l'exemple de l'introduction, à savoir monter dans la camionnette et écraser le policier. Il vous faudra, pour cela :
- Utiliser la clé sur la serrure
- Ouvrir la portière
- Mettre la clé dans le contact
- Tourner la clé dans le contact
Chaque action nécessitant bien entendu l'ouverture du menu d'action et un choix parmi l'action elle même et quitter (je vous avais pas menti pour les problèmes d'ergonomie, hein ?). Deuxième défaut majeur, et non des moindres, le dosage de la difficulté est ...hum, je cherche le mot...catastrophique.
Explication : chaque mission possède deux objectifs principaux et obligatoires, le premier permettant de faire avancer l'histoire, le deuxième étant un moyen de débloquer une autre mission ou un autre objectif de mission. Si les premiers objectifs, bien que difficiles, restent logiques et réalisables avec de l'entraînement, les deuxièmes sont dans quelques cas irréalisables et complètement à côté du scénario. On vous demandera par exemple à quelques reprises de refaire la mission en temps limité (mais où est intérêt ?), sachant que la moindre seconde est vitale, tellement la limite fixée est stricte. Dans ces cas là, il y a comme un petit quelque chose coincé en travers de la gorge, quelque chose qui essaie de dire « Non mais ça suffit, y'en a marre de ces objectifs à deux euros ( soit 13,12 francs ), en plus ils sont irréalisables ». Mais malgré ces défauts flagrants, on reste quand même scotché par Forbidden Siren. Mais pourquoi donc ?
Parce qu'à côté de ces problèmes, les qualités abondent. Le genre Survival Horror, genre adroitement décrit par CBL comme un jeu « où on l'on passe son temps à se prendre les murs », trouve ici un nouveau souffle dans son gameplay grâce à une approche typée infiltration. Si les shibito, littéralement les demi-morts du jeu, repèrent le moindre mouvement, vous n'avez -à moins de réflexes rapides et précis et d'une chance inouïe -plus beaucoup de temps à vivre. Il vous faudra alors vous faufiler comme dans un Metal Gear ou un Splinter Cell, pour éviter d'être exposé au regard ennemi. Mais les héros de Forbidden Siren possèdent un atout que Snake et Sam n'auront jamais : ils peuvent voir à travers les yeux des autres (humains ou shibitos). Pour cela, on peut se caler comme avec une radio sur la fréquence des personnages présents lors de la mission. Pour passer sous le regard d'un sniper, il suffira de voir à travers ses yeux, et dès qu'il relâche un peu son attention, foncer en espérant avoir assez de temps pour passer en vie.
Le système de choix des missions est lui aussi original : le jeu propose un tableau croisé selon les personnages de l'aventure (une dizaine) et les dates des épisodes (globalement étalés sur trois jours). A vous de choisir dans les missions débloquées celle que vous souhaitez faire. Il vous faudra parfois refaire des missions pour effectuer une action nécessaire pour un autre personnage et avancer ainsi dans l'histoire, qui, je le rapelle se déroule sur trois jours consécutifs. Exemple : un shibito est enfermé dans une pièce, et mange en fixant la porte d'entrée. Une solution possible pour entrer dans la pièce est de refaire une mission se passant au même endroit quelques heures auparavant, mouiller un gant de toilette le mettre au congélateur. De retour dans la mission qui nous intéresse, il suffit de reprendre le gant, le poser en équilibre entre deux tables, de placer un objet lourd dessus, et sortir de la pièce. Le gant va perdre sa rigidité en se réchauffant, l'objet tomber et attirer le shibito hors de sa petite pièce, vous laissant quelques secondes de répit pour vous faufiler à l'intérieur (Rassurez vous, c'est une des énigmes les plus dures). Et comme toujours, il est possible de se ruer dans la petite pièce l'arme à la main en croisant les doigts pour sortir vainqueur du duel, ça marche aussi. Les implications entre différentes missions sont tarabiscotées et nombreuses, mais un système de liens entre les épisodes vous permet de vous dépêtrer de ce méli-mélo.
Enfin, dernier détail, le scénario du jeu est assez complexe, et nécessite la lecture de nombreuse notes et une observation des plus attentives, vous pouvez même trouver dans le jeu des liens vers des sites Internet, des faux sites Internet bien sûr (comme celui-ci) éclaircissant certains points obscurs du scénario. A noter, le jeu, les mémos, les voix et ces sites Internet ont été intégralement traduits en français, pour le meilleur (les mémos et les sites) ou pour le pire (le doublage, malheureusement). Je ne peux cependant que féliciter cette initiative, de plus en plus rare.
Pour finir, une petite précision importante : Forbidden Siren est peut-être un excellent jeu, il ne plaira pas à tous les amateurs de Survival Horror. Sa complexité, sa densité, sa difficulté et cet aspect infiltration le cantonnent à un public qui accepte de ne pas être pris par la main du début à la fin. A vous de vous débrouiller, de tout faire, de tâtonner, de chercher le détail, l'idée, la solution qui vous permettra de buter sur le problème suivant. Vous voilà prévenus. Aux autres, qui aiment les Survivals Horror originaux, et qui ne sont pas rebutés par la difficulté et l'aspect peu ergonomique du titre, jetez vous dessus. L'originalité et l'ambiance de Forbidden Siren lui confèrent un intérêt que vous ne pouvez pas ignorer.
Ichabod []

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