Quoi qu’on en dise, il en va du jeu vidéo comme des autres médias culturels, et au milieu d’une majorité de titres qui proposent souvent de délivrer de frêles princesses des griffes de méchants vilains pas beaux, on voit de temps en temps apparaître des jeux…plus sulfureux.
De Sweet home à Silent Hill en passant par la série des Condemned et autres Clive Barker’s Jericho, ces jeux à l’ambiance ouvertement glauque et malsaine cherchent à secouer le joueur en lui renvoyant à la figure ses peurs les plus viscérales. Et dans ce registre peu ont été aussi loin que Manhunt dans son parti pris de jouer avec la notion d’ultra violence.
James Earl Cash est un type carrément pas fréquentable condamné à la peine capitale. Le jeu ouvre sur son exécution. Mais surprise, alors qu’il pensait avoir pris son billet pour l’enfer, James se réveille dans une pièce froide et miteuse, accueilli par une voix grésillante distillée par un haut parleur.
horrible!
Non, il n’est pas mort. Une deuxième chance s’offre à lui. Une chance de retrouver la liberté et le pardon de tous ses crimes… en même temps qu’une chance de crever l’écran. Car James est maintenant, bien malgré lui, la nouvelle vedette des productions de Lionel Starkweather, le producteur qui s’est fait un nom dans le snuff movie tendance ultra trash. Le deal est simple. James à une nuit pour traverser les bas fonds de la ville de Carver city, une succession de lieux sordides et désolés, tout en évitant les bandes de chasseurs psychopathes lancées à ses trousses. Ce faisant, il devra aussi assurer le spectacle, car sa progression va être suivie par une multitude de caméras de surveillance disséminées tout au long du trajet.
Pour James Earl Cash, le vrai billet pour l’enfer, c’est maintenant.
A l’instar de son illustre série GTA, souvent décriée par ses détracteurs par un réducteur « parce qu’on peux y tuer qui on veux surtout les flics », Rockstar laisse pernicieusement le choix au joueur. En effet, dans GTA on peut effectivement tuer tout le monde de la façon la plus gratuite possible…mais on peut aussi ne pas le faire, ce n’est en aucun cas une nécessité pour terminer le jeu. Jouant sur cette notion de libre arbitre, Manhunt confronte le joueur à ses pulsions les plus sadiques. Jugez plutôt : Pour se débarrasser des tarés lancés à ses trousses, le meilleur atout de James sera de surprendre l’adversaire individuellement, par derrière et silencieusement si possible, après l’avoir éloigné de la meute des chasseurs, la confrontation directe étant fortement déconseillée à moins d’être suicidaire. Mais une bonne production Starkweather se doit d’être bien gore, et chaque stage est sanctionné par une note d’audience d’autant plus élevée que la mise à mort effectuée par James est violente, voire insoutenable.
Ainsi lorsque James (vous) est sur le point de neutraliser un adversaire, trois possibilités se présentent ; tuer rapidement l’ennemi (niveau 1), le tuer en prenant un peu plus le temps de le faire souffrir (niveau 2) et enfin le tuer dans un délire de sauvagerie sanguinaire et mutilatrice (niveau 3). Pour ce faire, il pourra bien sûr utiliser une gamme d’armes classiques allant de la batte de base-ball au fusil à pompe en passant par le couteau de boucher. Mais ce n’est pas ce type d’arsenal qui fait l’intérêt des productions Starkweather. Non, le spectacle est bien meilleur quand James se sert d’armes « moins conventionnelles » : sacs en plastique, morceaux de verre, crochets de boucher, machettes et autres riveteuses constituent le vrai « plus » du bon snuff 100% hardcore, et je vous laisse imaginer ce que peut donner une attaque de niveau trois au crochet de boucher rouillé.
Bien sûr, les caméras de surveillances ne perdent pas une miette de vos « performances » retransmises en temps réel avec une crudité « à gerber ». Et c’est là que Manhunt franchit une limite par rapport à d’autres titres jugés subversifs. Si tant est qu’on accroche au jeu (par ailleurs extrêmement bien foutu en termes de gameplay et de level design) et qu’on décide d’aller jusqu’au bout, on se retrouve en permanence confronté à un des pires aspects de la nature humaine, la capacité de faire souffrir l’autre gratuitement (jusqu’à certains levels bien dérangeants où le « metteur en scène » s’amusera à fixer au fur et à mesure le niveau de cruauté des mises à mort, sous peine de ne pas terminer le stage. Une certaine idée de la direction d’acteur…). 
insoutenable!
Manhunt est un jeu qui parle aux tripes (toujours dans le sens viscéral du terme) avant de parler au cerveau. La notion de libre arbitre (toujours relative quand on parle de jeu vidéo, la liberté étant forcément accordée dans un cadre régit par des règles bien définies) et les repères moraux deviennent flous jusqu’au point où le joueur n’est plus animé que par le plus primaire des instincts, l’instinct de survie (il n’y a rien à gagner, si ce n’est sauver sa peau).
On pense bien sûr à une longue tradition de livres et de films basés sur le thème de la chasse à l’homme, des Chasses du Comte Zaroff à Running Man en passant par Le prix du danger, et à l’instar de la nouvelle de Robert Sheckley le titre de Rockstar titille l’idée de la possible dérive d’une télé réalité allant chercher toujours plus loin les concepts propres à satisfaire le cerveau reptilien d’un public qui se complait dans un voyeurisme nauséabond, tout en justifiant sa démarche sur le plan sociologique et politique (contrôle de la criminalité, jugement et sanction, jugement et pardon) pour que les « honnêtes gens » puissent jouir du spectacle tout en gardant les mains propres.
Et l’« honnête joueur » de se retrouver dans une position ambivalente, en acceptant de jouer à un titre où il peut satisfaire pleinement ses penchants sadiques tout en étant horrifié par la gratuité de ses actes.
Quand on fixe l’abyme assez longtemps…

abominable!Facile dés lors de se la jouer outré et bien pensant en clamant que ce genre de merde ne devrait pas exister (comme on l'a beaucoup entendu à l'époque), mais force est de reconnaître qu’en ces temps où le politiquement correct règne de plus en plus en maître tandis que les pires atrocités nous sont livrées en prime time et que la connerie humaine est souvent érigée en vertu cardinale, Manhunt frappe sans concession ni hypocrisie là où ça fait mal.
Malsain, totalement.
Poisseux, extrêmement.
A ne pas mettre entre toutes les mains, assurément.
Manhunt, ou quand le jeu vidéo nous questionne sans compromis sur nôtre condition d’animal « le plus évolué » de la planète.
Salement flippant !

...and the world smiles with you
Mandark []

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