Depuis sa création par d'anciens membres des studios Black Isles, Obsidian Entertainment est passé maître dans l'art de diviser la communauté des joueurs. D'un côté, ceux qui pointent du doigt le manque de finitions de leurs productions. De l'autre, ceux qui acclament des mains la richesse et la mise en scène de leurs scénarios. Ainsi, leurs séquelles des hits que sont Star Wars : Knights of the Old Republic et Neverwinter Nights n'ont jamais pu faire l'unanimité. Malgré tout, dans l'univers des "jeux de rôle avec beaucoup d'action dedans", ce studio de développement californien fait bel et bien partie des sociétés que le passionné suit avec intérêt, attendant qu'un chef d'oeuvre sorte de son entraille. Alpha Protocol est-il sur le point de tous nous rassembler ?
Finitions aux oubliettes, quand tu nous tiens... J'aurais aimé dire qu'Alpha Protocol est le bijou de référence. Vraiment. Prometteur sur le papier, à force de mise en quarantaine, il nous arrive malheureusement dans un drôle d'état. A des lieux de la spendeur et de l'énergie de Conviction ou de la suite de Mass Effect, le dernier né des studios Obsidian ne restera techniquement pas une référence 2010. Ca, c'est certain. Evidemment, le visuel un peu vieillot mais charmant de Alpha Protocol et l'animation rudimentaire de son personnage principal - surtout en mode discrétion (démarche ridicule), aurait pu n'être qu'anecdotique. Après tout, l'histoire du jeu vidéo nous a maintes fois prouvé qu'un gameplay n'a pas besoin d'être enrobé dans une belle et irréprochable apparence pour être une réussite. Seulement voilà : en plus de ne pas figurer en bonne place parmi l'esbroufe affichée et le surplus d'hormones des jeux sortis depuis le début de cette année, les adversaires rencontrés dans cet Alpha Protocol souffrent d'une intelligence artificielle plus que nonchalante. De quoi bailler aux corneilles, même. Ne citons que quelques impairs : à peine repéré, les ennemis voient rouge et vous foncent dessus en masse sans se soucier du fusil à pompe qui les attend derrière la porte où vous les attendez, sagement ; syndrome du poisson rouge et de sa mémoire courte, si vous parvenez à vous cacher, ils vous oublient assez vite et redeviennent tout décontractés ; les corps de vos victimes disparaissent comme par magie, n'éveillant jamais le soupçon de vos futures cibles... Bref, des soucis de la sorte, il y en a des lignes et des lignes. Malheureusement.
Pourtant, le level design des décors d'Alpha Protocol est construit avec l'idée de permettre diverses approches possibles. Les environnements fourmillent de portes dérobées dont le cadenas ne demande qu'à sauter, de câbles suspendus où faire de la tyrolienne (Splinter Cell inside), d'ordinateurs à utiliser pour déconnecter les caméras de surveillance ou les tourelles. Trois mini-jeux (le très ardu piratage informatique, ou les plus classiques séances de crochetage de serrure et de désactivation d'alarmes) agrémentent la partie, avec un véritable petit défi salutaire dans son sillage. De nombreux outils - tel que le bruiteur, invitent le joueur à organiser des guet-apens ou à parasiter les patrouilles ennemies pour y semer le trouble. Mais ceux-ci sont tellement bêtes, qu'avoir la patience d'être stratège est une perte de temps. D'autre part, les super pouvoirs que l'on débloque et qui, une fois montés à fond, vous permettent de nettoyer n'importe quelle pièce sans trop d'égratignures, participent à aller au plus simple. Plus ou moins, en l'occurence. Car si vous choisissez la voie de l'action pure (corps à corps, carapace physique, maîtrise du fusil d'assault...), vous ne rencontrerez aucune résistance. Par contre, si vous préférez booster vos compétences en infiltration, le seul moyen de vaincre certains boss sera d'utiliser les bugs du jeu pour mettre à terre ces énergumènes - étant donné que votre atout majeur (surprendre par derrière) ne marchera pas avec eux. Du coup, ces affrontements de fin de niveau sont sans challenge pour le bourrin, presque impossible à résoudre pour ceux qui préfèrent la dentelle. De ce mauvais dosage de la difficulté découle un fait décevant : la spécialisation de son personnage n'est pas conseillée. Gloire aux espions mi-figue, mi-raisin.
En tant que jeu d'espionnage, Alpha Protocol possède toutefois quelques atouts rares, avec à la clé une forte dose de customisation issue du jeu de rôle et une flopée d'interactions ou d'embranchements scénaristiques jubilatoires. Dans ce sens, Alpha Protocol est sans contexte l'un des premiers du genre à proposer une expérience dans laquelle les actions du joueur auront de véritables conséquences sur les évènements. Pour ce faire, les développeurs de Obsidian ont tout d'abord mis en place un système de dialogue agissant sur la réaction de ses interlocuteurs, suivant l'attitude que vous choisissez : agressif, taquin, menteur, sérieux... Le tout, en temps limité, ce qui est favorable pour maintenir une belle tension. Etant donné que chaque personnage possède sa petite sensibilité, il convient de bien le cerner (via votre instinct, mais surtout les dossiers trouvés en fouinant partout), histoire de ne pas passer à côté d'un indice, d'une mission et des points de réputation. Ces derniers régissent bien évidemment la confiance que vous témoigneront ces rencontres, et détermineront leur implication dans vos missions. Se mettre dans la poche tel individu - aussi détestable soit-il, peut être précieux pour acquérir des renforts en temps voulu, mettre la main sur une confidence déterminante, ou avoir des réductions sur le marché noir des armements. Gérer la réputation de votre personnage peut également avoir une incidence significative sur le déroulement de l'histoire. Enfin, entretenir la bonne ambiance - ou au contraire favoriser les tensions jusqu'à susciter la haine, permet de débloquer des points d'expérience supplémentaires, des points de compétences à distribuer, et surtout des "extras" (succès offrant de petits bonus pour vos aptitudes). L'ensemble de ces interactions ont un avantage indéniable : mettre le joueur dans le bain, le confronter à de nombreux choix moraux et lui donner l'impression de réellement agir sur la trame principale.
L'histoire, puisqu'il faut bien en dire un mot, n'aura pour ainsi dire pas de quoi bouleverser les habitués du genre espionnage / conspiration. Certes, c'est bien écrit - et surtout très bien doublé. De nombreuses répliques font mouche et les coups de théâtre sont légion. Mais les indices sont délivrés trop tôt dans l'aventure : à peine au bout de deux ou trois heures (sur la vingtaine pour en voir la fin) ! Cela dit, les zones d'ombre et les embranchements distincts du scénario sont tellement multiples qu'un seul passage ne suffira pas à cerner tout ce joli monde. Ainsi, en rejouant l'aventure sous un autre angle, il n'est pas rare de tomber sur de nouvelles pistes, voire même de nouvelles missions. En ce sens, la rejouabilité du titre est exemplaire, même si le final ne dévie fondamentalement que de trois façons différentes.
En somme, Alpha Protocol remplit le cahier des charges et ne devrait pas avoir de mal à séduire les joueurs qui recherchent de l'Action avec Conséquence. Bien sûr, la plupart des affrontements sont mollassons par rapport à ce que propose la concurrence. Mais ses interactions, sa non-linéarité (au niveau de l'ordre des choix de missions), son arbre des compétences vertigineuses (pour ne pas dire abusées dans la surpuissance de certaines d'entre elles), ses dialogues irrésistibles explorant de nombreuses voies, sa gestion des réputations ou son esprit décalé suffisent à motiver l'exploration de cette aventure plutôt dépaysante. Pour les accros aux prouesses techniques et aux challenges corsés, il faudra aller voir ailleurs.
gyzmo []

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